28Mar

« Démocratie: la parole aux sciences humaines »

par le Professeur Jean WINAND, Doyen de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, Co-Président du Comité scientifique de la Conférence Mondiale des Humanités;

Hervé HASQUIN, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Belgique;

Adama SAMASSEKOU, Président de la Conférence Mondiale des Humanités, ancien Ministre de l'Education du Mali, ancien Président de l'Académie Africaine des Langues

Carte blanche publiée sur www.lesoir.be le 27/03/2017

Les sciences humaines au secours d’un monde désorienté par les bouleversements et mutations en cours ? Face à la montée des populismes et aux phénomènes de radicalisation, c’est la piste que suggèrent les auteurs. Avec, comme objectif ultime : remettre l’Humain au centre de nos préoccupations.

Répéter que le monde connaît une mutation profonde paraîtra sans doute d’une grande banalité. Le renouvellement complet des technologies et des modes de production par l’application massive de l’automatisation, la possibilité de manipuler des quantités presque infinies de données grâce aux nouvelles techniques de l’information nées de l’ère digitale ne constituent que quelques exemples qui affectent déjà profondément nos sociétés.

Qu’on ne s’y trompe pas ! On n’est pas seulement en présence de transformations de nature technique comme il s’en produit très régulièrement. Nous sommes au cœur d’un changement complet de paradigme. Par essence, ce que nous sommes en train de vivre ne peut se comparer qu’aux événements majeurs qui ont refaçonné l’histoire de l’humanité, comme l’invention de l’imprimerie et les grandes découvertes, ou la révolution industrielle. Nous n’avons pas dans notre mémoire immédiate de faits similaires auxquels nous raccrocher. En bref, le monde est aujourd’hui désespérément en quête de repères.

Ce désarroi a engendré deux types de réactions, qui se nourrissent mutuellement : une montée des populismes, singulièrement dans les pays où la tradition démocratique est ancienne et forte, et des phénomènes de radicalisation prenant appui sur les croyances religieuses.

La domination du point de vue utilitariste se ressent profondément dans la manière de concevoir les programmes d’enseignement. Le maître-mot est aujourd’hui la professionnalisation des études, entendez par là une adéquation la plus étroite possible entre la formation et les besoins de l’entreprise. Pour illustrer le propos, il suffira de prendre un exemple passé largement inaperçu dans nos contrées. En juin 2015, le gouvernement du Japon annonçait son intention de réduire fortement, voire d’abolir dans les universités qu’il contrôle officiellement, les départements de sciences sociales et de philosophie et lettres. Le Premier ministre Shinzo Abe déclarait alors que plutôt que d’approfondir la recherche académique, qui est très théorique, il était préférable de mener une éducation à vocation pratique qui anticiperait les besoins économiques de la société.

Dans ces formations de nouvelle génération, la part des sciences humaines s’est fortement réduite, quand elle n’a pas complètement disparu. Là où elles subsistent, les autorités entendent les récupérer dans un emploi subsidiaire, utilitaire. En d’autres termes, les sciences humaines conserveraient droit de cité pour autant qu’elles se laissent instrumentaliser au service de sciences jugées plus directement rentables. L’exemple de la philosophie, que certains voudraient voir réduite à un rôle d’expertise dans des questions de nature sociétale, comme la bioéthique ou le droit, illustre cette tendance.

Politiques suicidaires

Face à ces politiques que nous jugeons suicidaires pour nos sociétés, nous pensons que les valeurs portées et les méthodes pratiquées par les sciences humaines sont les seules à pouvoir garantir le maintien et le rayonnement de ce qui nous est le plus cher : la démocratie.

Dans une visée utilitariste à court terme, la production d’experts dans les domaines des sciences et techniques ou des sciences du vivant est insuffisante à garantir la formation de citoyens responsables ayant une vue critique sur le monde. En donnant l’illusion d’un accès immédiat à l’information et aux partages des savoirs, les ressources illimitées de l’internet ne constituent à cet égard qu’un substitut trompeur.

Les sciences humaines sont par excellence le lieu où la discussion du sens est l’objet essentiel. Le décodage d’un monde complexe ne peut se faire en dehors des disciplines qui constituent le cœur des sciences humaines : l’accès et la maîtrise des sources premières, non seulement écrites, ce qui postule la connaissance précise des langues, celles du présent comme celles du passé, mais aussi l’étude des vestiges archéologiques, la capacité à lire un texte complexe, l’apprentissage de l’esprit critique, la confrontation des opinions replacées dans leur contexte historique en donnent quelques exemples.

Notre conviction est que les études de littérature, d’histoire, de philosophie et de sciences sociales sont indispensables pour former des citoyens ayant un regard critique sur la société et la politique.

Appel au sursaut

L’ignorance de la position de l’homme dans l’univers, de son histoire, de sa culture, toutes choses dont la connaissance un peu fine passe par l’acquisition des méthodes des sciences humaines, l’ignorance donc de tout cela, le dédain, voire le mépris condescendant qu’on peut porter ont toujours été les signes avant-coureurs de l’autoritarisme, de l’obscurantisme, en un mot de la décadence.

L’excuse des dirigeants qui s’engagent dans une voie fondée sur le seul réalisme économique est marquée au mieux du sceau de l’ignorance, au pire elle pourrait être la trace d’une volonté d’asservissement par l’abrutissement des peuples.

Ce texte voudrait montrer qu’il y a urgence de remettre les humanités au centre de nos formations et du débat public. Bien plus qu’un plaidoyer pro domo pour des sciences qui bien sûr nous sont chères, c’est un vibrant appel à un sursaut dont dépendent nos vies de tous les jours, notre avenir et celui de nos enfants.

Remettre l’Humain au centre de nos préoccupations, c’est précisément le but de la Conférence mondiale des Humanités organisée à Liège en août prochain par l’Unesco et le Conseil internationale de la Philosophie et des Sciences humaines où des scientifiques du monde entier sont invités à s’exprimer et à débattre sur ces matières.

Cette Carte blanche a été publiée sur www.lesoir.be le 27 mars 2017: http://plus.lesoir.be/87594/article/2017-03-27/democratie-la-parole-aux-sciences-humaines